Les Panare

 

Compte rendu de mission chez les Panare
par Jean Paul Dumont

Image4 1Cette mission chez les Indiens Panare de Guyane vénézuélienne a pu être effectuée grâce à l'aide financière de la Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research (New York), du UCLA Latin American Center (Los Angeles), de la Mellon Foundation (Pittsburgh) et de la Fundaciôn Creole (Caracas). D'autre part, cette enquête n'aurait pu être menée à bien sur place si l'Instituto Caribe de Anthropologia y Sociologia, l'Instituto Venezolano de Investigaciones Cientificas, Y Universidad Central de Venezuela et le Servicio de Malariologia ne m'avaient assuré en diverses occasions leurs précieux concours. Que tous soient ici remerciés.Les Indiens Panare occupent aujourd'hui l'extrémité nord-ouest du bouclier guyanais (nord-ouest du distrito Cedeno dans l'État Bolivar). Leur territoire est grossièrement triangulaire, délimité au nord-ouest par la rive droite de l'Orénoque, au sud par le rio Suapure et à l'est par le bassin du moyen et haut Cuchivero. On a peu de renseignements sur le passé, même le plus récent, des Panare. Une brève mention au hasard des récits de voyage1 les situe près des sources du Cuchivero et le Handbook les confirme encore dans cette région ; il faut attendre
1942 pour qu'on les situe sur leur territoire actuel. En fait, les Panare savent très bien qu'ils viennent du haut Cuchivero et que leur expansion est récente, datant probablement de la fin du xixe siècle.
Ces Indiens parlent une langue de la famille caribe. Ils se désignent eux-mêmes par le vocable dtnepa. Bien qu'on reconnaisse dans le mot panare la racine caribe pana « oreille », son origine reste inconnue. Les autres groupes indiens, tels les Piaroa, sont également appelés ptnepa, alors que le vocable tatto s'applique à toute personne qui n'est pas indienne. Il est difficile de se faire une idée exacte du nombre des Panare. L'effectif des groupes locaux oscille entre un peu plus d'une dizaine d'individus et un peu
plus d'une soixantaine. En me fondant uniquement sur les villages visités, la population devrait se situer aujourd'hui entre 1 500 et 2 000 individus, mais je n'ai pu visiter toutes les parties du territoire (notamment celles du sud-est). Au moment de l'enquête, les Panare étaient en pleine croissance démographique.

Je m'étais fixé avant de partir sur le terrain deux buts :

  • faire une ethnographie générale de ce groupe ;
  •  étudier le système d'échanges des femmes, des biens et services, et des messages à l'intérieur comme à l'extérieur du groupe.

Ce programme a pu être réalisé dans ses grandes lignes. Mon travail s'est déroulé ainsi : pendant les mois de septembre et d'octobre 1967, en attendant la baisse des eaux, j'ai fait une reconnaissance de plusieurs tribus voisines, notamment Carina, Arekuna, Makiritare et Sanema. Après avoir reconnu la partie occidentale du territoire Panare, j'ai choisi Turiba Vieja comme base où je devais séjourner de décembre 1967 à novembre 1968. Durant les mois de janvier et février 1969 j 'ai enquêté dans les villages du moyen Cuchivero (région de Candelaria) et tenté, mais en vain, d'entrer en contact avec les Shikano qui font des échanges avec les Panare. En mars et en avril j'ai recensé systématiquement les villages de la région
San Pablo-La Emilia. Je poursuivais l'enquête dans la région de Candelaria depuis un mois lorsque j'y fis un naufrage catastrophique. Enfin, pendant les mois de janvier et de février 1970, j'ai servi de consultant à une équipe britannique de télévision venue tourner un film documentaire dans la région de Turiba.

Écologie et habitat

Le territoire Panare est constitué de formations rocheuses primaires, fortement érodées, qui culminent à 1 320 m dans la Sierra Cerbatana. Les pentes escarpées des cerros rompent la monotonie d'un paysage de plaines de sables et d'argiles tertiaires et quaternaires. Les savanes coupées de forêt-galerie et parsemées de chaparros (Byrsonima Sp.) se transforment en zones marécageuses pendant la saison humide. La forêt commence au pied des montagnes. On la retrouve en alternance avec la savane sur les sommets aplatis des cerros. L'écologie diffère légèrement dans la partie orientale du territoire qui est plus accidentée et où les savanes, moins étendues, sont moins souvent marécageuses.  Les Panare s'installent toujours près d'un point d'eau, au pied d'un cerro (là où commence la plaine), à la limite de la savane et de la forêt. Un emplacement grossièrement circulaire d'une centaine de mètres de diamètre est nivelé à la machette et débarrassé des pierres, herbes et arbustes qui encombrent le sol de la savane. Une grande case commune, quelquefois ronde dans la zone orientale,mais plus souvent oblongue, abrite tout le groupe. La churuata de Turiba, représentative des dimensions Maison villageyanomamiamazonie le territoire des amc3a9rindiens yanomami esthabituelles de cette construction, mesurait 20 m delong, 12 m de large et 8 m de haut. A côté de la case commune existe souvent une ou plusieurs cases-ateliers rectangulaires, cases ou simples toits de palmes, à
l'abri desquels se déroulent les activités pendant la journée : à Turiba il y avait une case-atelier par homme marié, mais à Los Posos (à deux heures de marche) il n'y en avait pas. 

Les Panare choisissent d'établir un nouveau village en trois occasions :

1) si l'ancienne churuata croule d'âge et si les terres cultivables commencent à être un peu éloignées
    (au bout d'environ 8 à 10 ans) ;
2) si, en raison d'un accroissement démographique et /ou d'une dispute, le village se scinde ;
3) si le chef politique meurt : la churuata est alors brûlée ; la règle est souvent tournée si la case est trop récente : à Turiba par exemple, c'est la case-atelier du défunt qui fut brûlée.

Cycle annuel
Le cycle annuel des activités suit évidemment le rythme saisonnier. L'année est divisée en une saison sèche de novembre à avril et une saison humide de mai à octobre.
Alors qu'on peut compter sur les produits agricoles toute l'année, la pêche est plus fructueuse en saison sèche et la chasse en saison humide. Mais comme la chasse est plus aléatoire, il faut se rabattre sur les produits agricoles comme aliments de base pendant la saison humide. Au plus mauvais de celle-ci, quelques
familles partent du village et s'installent dans une case secondaire à quelques heures de marche. Au plus fort de la saison sèche, le village reste groupé (il y a beaucoup de voyages mais ce sont des visites rendues de village à village); cependant la grande case est évacuée et un campement est établi à proximité,
dans un coin de forêt dégagé où il fait plus frais. Ce déplacement est dû quel quefois à l'assèchement du point d'eau près de la churuata; la sécheresse peut obliger à creuser des puits de 2 à 3 m de profondeur.
Si la saison humide est assez monotone, la saison sèche en revanche est le temps des rituels et des fêtes profanes. Ces fêtes sont l'occasion de boire de la bière de manioc, de danser sur un accompagnement de chants et au son de deux longues trompettes dans lesquelles soufflent les hommes tandis que, face à eux,
les femmes reculent en frappant sur le sol un bâton à grelots faits en becs de toucan. Les danseurs tournent dans le sens trigonométrique autour du pilier central de la churuata ou d'un pieu planté à l'extérieur sur l'emplacement dégagé du village. La seule parure des femmes consiste à s'oindre la peau à l'onoto, et à porter
des bandelettes de cheveux enroulées au-dessus et au-dessous des mollets. Pour les hommes cette parure s'enrichit, de la poitrine aux chevilles, de dessins géométriques au genipa, de bandoulières de coton et d'un collier d'incisives de singes capucins auquel s'accrochent, dans le dos, plusieurs dépouilles de toucan.
C'est à l'occasion de ces fêtes que des jeunes gens venus de villages voisins             bogue d'onoto
peuvent rencontrer une cousine croisée à épouser. Une fête commence en fin d'après-midi et peut se prolonger indéfiniment jusqu'à épuisement de la bière. Lorsque la fête est bien avancée, quelques heures après la tombée de la nuit, on observe des relations sexuelles extra-maritales et aussi, en raison de la rareté des femmes, des masturbations pédérastiques.

Technologie et économie
Les Panare pratiquent la chasse, la pêche, la cueillette et la culture sur abattis-brûlis. La cueillette est une activité à laquelle seuls les enfants se livrent toute l'année, mais les adultes des deux sexes s'y consacrent pendant la saison humide, surtout à l'époque des mangues (mai-août) et celle des fruits de palme (juilletseptembre). Aux deux inter-saisons, elle est le fait exclusif des hommes : en avrilmai,
il s'agit de récolter le miel et en novembre-décembre, de recueillir l'écorce d'un arbre pour la préparation d'un émétique. Il y a deux techniques de pêche :
a) La pêche à l'hameçon est pratiquée individuellement toute l'année par les hommes,
b) En saison sèche, la pêche à la nivrée demande la participation de tout le groupe. Elle a lieu en eaux vives
comme en eaux mortes et exige quelquefois mais rarement la construction d'un barrage. Les hommes empoisonnent la rivière et harponnent le poisson ou le tuent à la machette, tandis que les femmes le prennent dans des vanneries ou le tuent au couteau. La chasse est exclusivement masculine. Elle peut être individuelle (toute l'année) ou collective (presque exclusivement en saison humide). Une chasse collective ne s'étend pas sur plus d'une journée. Les hommes, armés de lances, y vont en quête de gros gibier (pécari, tapir surtout). La lance est utilisée pour tout ce qui vit au niveau du sol, la sarbacane pour les oiseaux et pour les singes, le harpon pour la faune aquatique (crocodile, iguane, etc.). L'agriculture est liée à un rituel funéraire. Les jardins ne sont pas dispersés, mais les parcelles sont bien délimitées et leurs produits appartiennent individuellement aux hommes adultes qui les ont défrichées (février-mars), plantées et entretenues. Les hommes récoltent eux-mêmes le poison de pêche (décembre-janvier),
le tabac (septembre) et le piment (novembre), tandis que les femmes récoltent les autres produits : coton, manioc, ignames, bananes, cannes à sucre. Le travail du manioc pour confectionner des galettes de cassave incombe aux femmes. J'étais souvent réveillé vers deux heures du matin par une femme déjà en train de râper des tubercules. En fait la préparation des repas leur revient entièrement. Les femmes prennent ensemble leur repas et les hommes font de même de leur côté, mais la nourriture n'est partagée que si elle est abondante :en saison humide, quand la nourriture carnée est rare, l'heureux prédateur mange avec sa famille nucléaire.
Le tissage du coton est une activité réservée aux femmes qui en font de très longs hamacs, des pagnes Capturepour les hommes, et des cache-sexe pour elles-mêmes ; les enfants se contentent d'un fil de coton et de cheveux autour de la ceinture. La vannerie au contraire est une activité masculine. Dans toute la partie occidentale du territoire, la production s'est accrue considérablement ces dernières
années et est devenue la principale source d'argent liquide pour les Panare qui vont faire du commerce au bourg créole de Caicara. En revanche, on ne trouve plus de poterie au colombin fabriquée par les femmes dans cette partie du territoire.

L'organisation sociale
Chaque groupe local est constitué d'une famille étendue bilatérale, économiquement autonome, qui reste indépendante des groupes voisins sauf parfois, en saison sèche, à l'occasion d'une nivrée particulièrement prometteuse. L'unité de résidence est essentielle, car les Panare n'ont aucun groupe de filiation. La
terminologie de parenté est du type iroquois pour les cousins, et de genre kariera : les termes se retrouvent en générations alternées. Les Panare pratiquent un mariage préférentiel avec leurs cousines croisées bilatérales. Comme la polygynie sororale (épouser les soeurs de la femme) est fréquente, il y a pénurie de femmes épousables. Il est possible, en attendant, d'épouser une grand-mère (mère de mère ou soeur de père de père, réelle ou classificatoire) veuve vivant encore dans le groupe. La dichotomie sexuelle du travail rend ce mariage, provisoire et stérile, essentiel pour répondre aux besoins économiques du petit-fils. Réciproquement, un homme peut épouser la fille de sa fille quand sa première femme n'est plus en mesure de procréer. La résidence est indifféremment viri- ou uxorilocale.

virilocal
se dit  du mode de résidence de jeunes époux qui doivent résider ou construire leur demeure danns le village des parents du mari

uxorilocal
se dit du mode de résidence des jeunes époux qui doivent aller habiter le village des parents de la femme et y construire leur maison

 

A l'intérieur de la churuata, les hamacs des femmes longent la paroi alors que ceux des hommes, également à la périphérie, sont orientés vers le centre. Ainsi les hamacs d'un couple forment les deux côtés d'un triangle. Les enfants accrochent leur hamac au-dessus de leurs parents ou à la base laissée libre du triangle. C'est au centre de ce triangle que chaque femme mariée entretient son foyer. Les hommes célibataires pendent leurs hamacs au centre de la maison commune.

Cycle de vie
Les femmes accouchent près de leur hamac, aidées de leur mari, de leur mère et de leur belle-mère. La parturiente alternativement s'accroupit et se suspend à la charpente de la case pour faire travailler ses muscles abdominaux. Derrière elle, son mari fait pression dans le dos avec les genoux et lui masse le haut de l'abdomen. Les femmes lui maintiennent les cuisses écartées et aident à dégager l'enfant. Le placenta est enterré par le père qui s'abstient de chasser ou de pêcher pendant quelques jours, doit prendre un émétique et jeûner. L'enfant jusqu'à deux ou trois ans est désigné par le terme général de namca
et vit dans l'entourage des femmes. Il prend alors un nom provisoire et commence à apprendre les activités convenant à son sexe. Lors de son initiation, vers l'âge de dix ans, un garçon reçoit un nom définitif et son premier pagne. Les premières menstrues marquent l'initiation des filles, recluses pour cette période à la fin de laquelle elles reçoivent leur nom définitif et leur premier cache-sexe. Les noms
définitifs sont au nombre de six pour les hommes, de quatre pour les femmes, ce qui, soit dit en passant, ne facilite pas l'enquête généalogique. Dès qu'ils sont initiés, les garçons peuvent participer au repas des hommes et prendre part aux expéditions de chasse collective. Ils doivent également cultiver une portion de terre dans la parcelle de leur père mais n'auront une parcelle propre qu'à leur mariage. Les morts sont enterrés avec les objets dont ils se servaient de leur vivant ; il n'y a donc rien à hériter. En pratique, cependant, les objets achetés aux Créoles (marmites, machettes, etc.) sont soustraits à cette destruction. Dans la tombe, le cadavre est placé entre deux couches d'épines. L'emplacement des tombes
dans la forêt est très vite oublié. La mort d'un homme adulte provoque pleurs et lamentations de tout le village, qui l'enterre en cortège. La mort d'une femme ou d'un enfant est plus discrètement marquée.

Rapports avec le monde des « Blancs »
Les Panare sont aujourd'hui dans la partie occidentale de leur territoire en contact régulier avec les Créoles dont ils reçoivent, à l'occasion d'un baptême, un nom espagnol par lequel ils sont connus dans la région. En général, ce sont les hommes qui entretiennent des relations suivies avec leur « compère » créole, partenaire privilégié d'échanges économiques. En dehors de ces rapports culturellement contrôlés avec les Créoles, les Panare sont confrontés depuis l'hiver 1969 avec une mission catholique qui cherche à les « concentrer » à ses côtés, exerçant toutes sortes de pressions économiques (distribution de vêtements, de nourriture, etc.) pour parvenir à ses fins. Une telle action passe nécessairement par la destruction systématique de la culture panare.
Mais encore plus redoutable paraît être la ruée vers le diamant qui a commencé en décembre 1969 sur la partie méridionale du territoire. Des centaines sinon des milliers de prospecteurs de tout poil vont tenter fortune dans cette région. Il est très évident que, dans ces conditions, l'invasion de leur territoire par une population incontrôlée signifie pour les Panare leur disparition à brève échéance. Que l'invasion de ce territoire indien puisse être tolérée, et que la liquidation
d'un groupe ethnique puisse se déguiser sous les noms de progrès et de développement au vu et au su d'une Commission indigéniste incapable est d'autant plus révoltant qu'elle est évitable si l'on se donne la peine de prendre les mesures politiques nécessaires.

polygynie sororale

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Date de dernière mise à jour : 14/09/2014